Pratique de la recherche avec les jeunes enfants : quels apprentissages du chercheur ?

Résumé : Cette communication se propose d’analyser les liens entre apprentissages et pratiques sociales, dans les situations de recherche avec les enfants, en faisant retour sur les enjeux et les modalités d’un engagement de l’auteur dans une recherche portant sur l’accueil collectif des jeunes enfants (Garnier et al., 2016). Elle entre également en dialogue avec le développement de travaux internationaux où les questions de domination des enfants par les adultes, de conception de l’enfance et d’éthique sont devenues incontournables dans les recherches avec les jeunes enfants (Garnier et Rayna, 2017). Dans leurs enquêtes auprès des jeunes enfants, certains chercheurs s’efforcent d’amoindrir leur statut d’adulte dans leurs interactions avec eux, notamment en jouant le rôle du « moins adulte » ou celui d’un pair (Mandel, 1988 ; Corsaro, 2011). Pour se rapprocher des enfants, il est en effet important de faire un pas de côté par rapport aux figures d’autorité qu’incarnent respectivement parents et professionnelles de la petite enfance. Y contribue le fait même que le chercheur travaille en situation ordinaire, dans le cadre des institutions et des pratiques des professionnelles qui structurent les espaces/temps dévolus aux enfants. Y participent aussi de manière décisive les prises (matériel, dispositif d’enquête...) qui sont données aux enfants pour en quelque sorte se mettre à la hauteur des adultes, montrer ainsi ce dont ils sont capables. Pour autant, en pratique, se placer à hauteur des enfants demande au chercheur de replier son corps d’adulte, de le déployer différemment, de trouver des positions et des postures, d’apprivoiser des gestes qui autorisent, plutôt qu’ils ne les guident, voire les empêchent, mais aussi de s’ajuster à la mobilité des enfants, voire de courir derrière eux. Bref, le corps du chercheur est mis à l’épreuve dans un positionnement mobile : il donne à voir ses « performances », ses improvisations dans le cours de l’action qui sont aussi celle de son expressivité, d’un langage non verbal. Tout cela fait l’objet d’un apprentissage en situations où la diversité des enfants s’impose également. Cette dimension proprement corporelle des apprentissages du chercheur est le plus souvent oubliée, comme si le chercheur pouvait faire l’économie de sa présence incarnée dans des espaces conçus pour les petits et partagés avec les adultes. Or, précisément, mettre l’accent sur des savoirs non seulement situés mais aussi encorporés, comme y insiste Haraway (2007), c’est bouleverser l’épistémologie de la recherche où, académiquement, la valeur des savoirs tient à leur généralité et leur objectivité, c’est-à-dire aux façons de les abstraire des situations et conditions de leur production. C’est en somme remettre en cause « différentes formes de prétention à un savoir non localisable et donc irresponsable » (Haraway, 2007, p. 119). D’où aussi l’importance de la dimension dialogique du travail interprétatif, en particulier dans les situations interculturelles, quand le chercheur suscite les points de vue des parents et des professionnelles sur ce qu’il a vu et entendu. L’enracinement corporel de la recherche lie ainsi étroitement le positionnement épistémologique du chercheur à des exigences éthiques irréductibles à des règles déontologiques. Sa vision encorporée des enfants sur le terrain ne manque pas d’interroger en retour ses visions de l’enfance qui sont inscrites dans le projet même de la recherche. Il n’est pas de vision neutre des enfants : toute recherche avec les enfants fait fond sur leur puissance d’agir et fait appel à eux en tant qu’interlocuteur des adultes, expert de leur propre vie, sans pour autant échapper à ce rapport de reconnaissance (Garnier, 2015). C’est dire que la recherche en appelle à une compréhension des enfants comme sujets politiques et pas simplement comme « acteurs sociaux » (Rancière, 1998). En ce sens, « voir d’en bas ne s’apprend pas facilement », à hauteur d’enfant, c’est un apprentissage qui conjugue réflexivement l’expérience de la recherche en train de se faire avec les enfants, avec l’élucidation théorique de sa politique de positionnement. Références GARNIER P., RAYNA S. (dir.) (2017), Recherches avec les jeunes enfants : perspectives internationales. Bruxelles, Peter Lang. GARNIER P., BROUGÈRE G., RAYNA S., RUPIN P. (2016), À 2 ans : vivre dans un collectif d’enfants. Crèche, école maternelle, classe passerelle, jardin maternel. Toulouse, Erès. GARNIER P. (2015). L’agency des enfants. Projet politique et scientifique des ‘childhood studies’, Education et sociétés, n° 36, p. 159-173. HARAWAY D.(2007). Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle, in D. Haraway, Manifestes cyborg et autres essais, Paris, Exils Editeurs, p. 107-142. RANCIÈRE J. (1998). Au bord du politique, Paris, Fayard.
Type de document :
Communication dans un congrès
Pratiques sociales et apprentissages, Jun 2017, Saint-Denis, France. 2017
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Contributeur : Karim Boualem <>
Soumis le : jeudi 19 octobre 2017 - 17:09:57
Dernière modification le : mardi 22 mai 2018 - 20:40:09

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  • HAL Id : hal-01619845, version 1

Citation

Pascale Garnier. Pratique de la recherche avec les jeunes enfants : quels apprentissages du chercheur ?. Pratiques sociales et apprentissages, Jun 2017, Saint-Denis, France. 2017. 〈hal-01619845〉

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